vendredi 15 janvier 2010

Le désir d'enfant, cet inconnu



"Ça ne prévient pas, ça arrive,
Ça vient de loin,
Ça s'est promené de rive en rive,

Le rire en coin.

Et puis un matin au réveil,

C'est presque rien,

Mais c'est là, ça vous émerveille,

Au creux des reins
..." (1)


D'où vient-il ? Comment vient-il ? Quand vient-il ? Pourquoi vient-il ? A qui vient-il ? Le désir d'enfant, qu'est-ce que c'est ?


Certes il est hasardeux de s'attaquer à des questions aussi vastes et ouvertes. Sujet bateau, absolument éculé, objet de nombre d'ouvrages publiés et encore à paraître, ce désir d'enfant, protéiforme, recouvre plusieurs réalités et de nombreux niveaux de lecture. Impossible donc de généraliser, de théoriser en un seul petit billet. D'ailleurs devant la somme de pistes, d'avis, de témoignages et de poncifs, j'ai dû renoncer à ne pas généraliser, globaliser, énoncer des banalités... Cet article sera parsemé de citations plus ou moins à propos, non dans l'espoir d'étayer un raisonnement, mais plutôt dans celui d'ouvrir des pistes de réflexion.

Ce désir d'enfant qui nous questionne à chaque génération d'une nouvelle façon est-il une échéance ? un caprice ? un enfantillage ? une invention ? Quelle est donc cette étrange et sublime langueur qui s'empare de presque chacune (chacun ?) de nous à un moment ou un autre de notre existence, qui angoisse nos conjoints, qui peut nous transformer en véritables furies parfois quand il refuse de s'accomplir ? Et pourquoi suscite-t-il tant d'interrogations, à la limite de la décence, lorsqu'il ne s'exprime pas ?

"(...) le désir d'enfant habite chacun et (...) il ne cesse pas de poser, à chacun, des questions qui sont parmi les plus cruciales qui puissent s'imaginer. Je persiste donc à dire que le désir d'enfant est inéluctable et qu'il n'épargne personne."
Aldo Naouri in Le désir d'enfant (2)

De ce que je peux en déduire, le désir d'enfant est un acte de pur égoïsme, totalement centré sur soi ou sur son couple. Et à mon avis, s'il ne l'est pas, c'est que la motivation est mauvaise. Reprocher à certaines leur inconséquence à vouloir donner la vie à des enfants dans le monde pourri qui est le nôtre m'a toujours semblé complètement décalé et même loufoque. Cela me semble étrange en effet de commettre cet acte irremplaçable et mystérieux, se reproduire, pour le seul bien d'un être hypothétique, dont on ne sait rien à l'avance, en se disant avant même sa conception qu'il sera un homme, une femme à part entière, et qu'on s'embarque dans cette galère pour qu'un adulte vive sa vie, sans autre considération pour la nôtre. Cela confine presque à la procréation pour autrui, à ne voir la grossesse, l'enfantement et même l'éducation d'un enfant que comme le ferait une mère porteuse.

Heureusement qu'une future mère désirante est égoïste. Heureusement qu'elle est essentiellement tournée vers elle, vers ses propres besoins de materner, de prodiguer affection et soins, heureusement qu'elle n'est à l'écoute que de son propre plaisir, essentiel pour le bébé à venir, à l'instar des animaux qui sont dans le plaisir instinctif de laver, allaiter, porter leurs petits.

De même, cet enfant désiré, en plus d'être un prolongement de soi-même, peut également s'inscrire dans le prolongement d'une histoire d'amour, la concrétisation d'un couple, comme la multiplication des pains par Jésus (Mais où j'erre ? Notez la connotation de sacré dont ce désir impétueux relève parfois). A la formule consacrée "1+1= 3", je préfère l'équation "1+1= 1" qui image précisément l'idée de somme de deux êtres dans un seul.




Le désir d'enfant pour combattre la mort


"Et quand on fouille les histoires de façon appliquée pour tenter de leur trouver un facteur commun — ce qu'on pourrait appeler un universel — qui y interviendrait de façon régulière, on s'aperçoit que le désir d'enfant, et sa plus ou moins facile mise en oeuvre, est toujours associé aux relations que chacun entretient à la vie et à la mort."
Aldo Naouri in Le désir d'enfant (2)

Bizarrement, cela peut sonner un peu facile et un peu cliché. On souhaite enfanter pour laisser une trace, pour ne pas mourir ou continuer à vivre à travers ses enfants, indépendamment des liens du sang.
"(...) c'est une autre chance de vie, c'est une autre chance de soi. C'est à dire que l'enfant va porter des rencontres que l'on n'a pas faites, il va avoir des succès qu'on a pas eus, des échecs qu'on a pas vécus. Et je trouve que pour lutter contre l'idée de mort et de temps qui passe, il n'y a rien de mieux que les enfants. C'est le médicament générique du temps, l'enfance."
Marcel Ruffo on Doctissimo (3)
Pourtant, ce réflexe peut s'apparenter à un instinct de survie propre à tous les êtres vivants, à un conditionnement animal qui nous pousse à lutter contre notre propre extinction, mais aussi à célébrer la vie.

"Mais que serait donc sensé représenter un tel désir par rapport à la vie et à la mort?

Rien de plus que la seule façon dont dispose l'humain pour faire échec à la mort — dont l'existence constitue pour lui un problème insoluble."
Aldo Naouri in Le désir d'enfant (2)


Le désir de s'inscrire dans son histoire familiale


Être mère (ou père), pour faire comme ma mère (ou mon père). Transmettre la vie que l'on m'a transmise, mais aussi mon histoire, celle de mes parents.

"L'émotion des grands-parents, à la naissance de leurs petits-enfants, ne procède pas dans le fond d'un autre ordre. Ils savaient avoir transmis la vie. Mais rien jusqu'alors ne leur permettait de savoir qu'ils avaient aussi transmis le désir de transmettre la vie. Et c'est ce nouage de désir de transmettre la vie de génération en génération qui fait la trame de ce qu'on appelle une histoire."
Aldo Naouri in Le désir d'enfant (2)

Chez Marcel Ruffo, la théorie devient même poétique et idéale.
"En fait, avoir un enfant c'est savoir qu'on est plus un enfant. C'est aussi scander dans son temps quelque chose de très particulier où tous les traits névrotiques de l'enfance disparaissent au bénéfice du nouvel enfant qui est arrivé et qui n'est plus nous."
Marcel Ruffo on Doctissimo (3)

Car des adultes ayant renoncé aux traits névrotiques de l'enfance, j'en connais peu.



Un besoin de se réparer



Pourquoi, et surtout comment, le désir d'enfant peut faire mal au lieu de faire du bien ? Pourquoi, pour certaines, se transforme-t-il en obsession ? Pourquoi certaines autres en tombent malade ? Et pourquoi d'autres encore le vivent si naturellement qu'au bout de neuf mois elles ont un enfant ? A ce stade du questionnement, je parle délibérément au féminin car il me semble que ce "syndrome" touche essentiellement les femmes du fait du rapport intime qu'elles ont à la procréation, vu qu'elles en sont le réceptacle.

Car vraiment, le désir d'enfant peut tourner à la torture, au point de fermer les fenêtres quand on entend des enfants dehors, au point de tourner la tête lorsqu'on croise une maman qui promène son bébé, au point de ne plus appeler ses amies qui en ont déjà, des enfants.






Combien sont-elles ces femmes désirantes, qui guettent chaque mois avec angoisse l'arrivée de leurs règles, qui se jettent frénétiquement sur un test de grossesse dès que celles-ci tardent à venir, d'un jour, d'une heure ? Combien sont-elles à vraiment questionner leur désir ? Edicter la liste des postulats d'un désir d'enfant parfois si soudain, parfois si péremptoire et qui semble souvent incompréhensible à ceux qui ne le vivent pas, est chose aisée lorsque l'on n'est pas soi-même tenaillé(e) par l'envie et la peur que cette envie ne s'accomplisse pas dans le même temps. Pourtant, quand il devient pathologique, qu'il mène à la mélancolie ou à la neurasthénie, il est clair qu'il vaut mieux se demander pourquoi.

C'est justement lorsque le désir emprunte les contours d'une pathologie qu'il faut avoir la clairvoyance de se questionner. Et cette clairvoyance semble souvent incompatible avec un désir qui nous poursuit, presque contre notre gré. Or attendre ou désirer un enfant dans la sérénité devrait être le meilleur cadeau que l'on puisse lui faire.

La sensation de ne pouvoir exister sans cet enfant, vécu comme un but, un achèvement, un accomplissement, découle souvent d'une carence qui remonte à l'enfance. Avoir cet enfant sera le meilleur moyen de réparer le dommage, le traumatisme en lui prodiguant ce que l'on n'a pas soi-même reçu. Ne pas faire comme ses parents ont fait avec nous peut relever aussi de la pensée magique qui consiste à défaire tout en faisant. Or investir un enfant d'une mission avant même sa conception, c'est déjà le charger d'un bien lourd fardeau. Les femmes (et les hommes) devraient apprendre à s'écouter dès que le désir fait mal, n'importe quel désir, avant même le désir d'enfant. Voilà une notion, un principe éducatif qui devrait se transmettre transgénérationnellement au même titre que ne pas mettre les doigts dans la prise.



Un désir induit


Championne européenne de la fécondité avec l'Irlande, la France pouponne. Elle s'en félicite et je l'en félicite également. A tous les coins de rue, des landaus qui bloquent le passage. Sur les chemins des écoles, des nourrices les mains agrippées à la double-poussette en plus de la marmaille qu'elle trimballe autour, comme les Dalton, du plus grand au plus petit. A tous les coins de blogs, des "Vis ma vie de maman" en puissance qui prodiguent conseils, vous font partager des petits bouts de leur super existence de génitrice et vous abreuvent en anecdotes, photos et même échographies à l'appui. A tous les tournants de spots publicitaires, des bébés dodus qui roulent, babillent, rigolent, sourient, nagent, font du roller et bien sûr parlent comme vous et moi. C'est comme si, depuis quelques décennies, la France, au contraire de l'Irlande qui n'est que catholique (sic ! rappelons que l'avortement y est prohibé), se mettait à gagater, à s'extasier devant ses marmots et à instaurer un véritable diktat de l'enfant, que dis-je, du bébé. Et cela pourrait être, dans un sens, fort heureux, si dans l'autre cela n'induisait pas une certaine pensée unique, celle du bébé obligatoire.

Car passé 35 ans, si vous n'avez pas d'enfant, on vous regarde bizarrement. Cette pression sociale est lourde, déviante et malmène des femmes jusque dans leur intimité, les oblige à porter un regard réprobateur sur elle-même, culpabilisant.

"L’enfant est devenu une valeur importante dans une construction narcissique de l’image de soi. La société porte sur les femmes qui n’en ont pas un regard peu tendre"
Sophie Marinopoulos, psychologue et psychanalyste, in La Croix.(5)

Egalement quelle pression ne met-on pas sur les femmes avec la fameuse horloge biologique. Sans nier le fait qu'il y a une baisse incontestable de la fertilité après 40, 38 voire 35 ans, la question pragmatique à se poser serait : y a-t-il plus de femmes qui, passé un certain âge, mettons 38 ans, n'arrivent pas à avoir d'enfant que de femmes qui y arrivent naturellement ? L'horloge biologique, cette épée de Damoclès que les natalistes ont suspendu au-dessus de la tête de toutes (sans exception) les femmes modernes est insupportable et totalement incompatible avec notre société d'hyper-technicité qui offre aujourd'hui le choix de l'enfantement. C'est comme si les scientifiques essayaient de refaire le chemin à l'envers : "Nous vous permettons de ne pas tomber enceinte si vous ne le désirez pas, mais si vous ne le faites pas avant un temps X, il sera trop tard." Cela relève du chamanisme, de l'exorcisme anti-contraceptif. Avoir conscience que la fertilité décroît passé un certain âge, c'est bien. Affoler les femmes avec ce concept de l'horloge biologique et son tic-tac qui résonne comme un élan inéluctable, c'est mortifère et contre-productif.

Si je m'en réfère à un tableau (4) de l'INED (Institut National d'Etudes Démographiques), une femme voulant un enfant à 38 ans aurait 56 % de chance d'y arriver naturellement, contre 29 % pour une femme du même âge ayant recours à la PMA (procréation médicale assistée). Sans tirer de conclusions hâtives, mais en supposant que l'étude ait été faite sur un même panel de femmes, il y aurait donc plus de femmes potentiellement fertiles à 38 ans et plus que de femmes qui auront potentiellement recours à la PMA. Dites-moi si je me trompe.

De plus, et pour en rajouter dans le côté pression, les hommes, c'est-à-dire les futurs pères, en sont également la cible. Hier, machos, on les laissait faire les cent pas dans le couloir à l'heure de la naissance. Aujourd'hui, on les veut attentifs, présents dès la première échographie, bien sûr maternants, donnant bains et biberons. Leur tâche s'est sérieusement compliquée depuis qu'il ne s'agit plus seulement de mettre la petite graine.

(à suivre...)


(1) Le mal de vivre, Barbara
(2) Aldo Naouri in Le désir d'enfant.
(3) Marcel Ruffo on Doctissimo
(5) Ces couples qui ne veulent pas d'enfant in La Croix, 15 juin 2005.



Photo 1 : http://www.flickr.com/photos/vlad-sense/ / CC BY-NC-SA 2.0
Photo 2 trouvée .


in: Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur ce que je sais (ou ne sais pas)

4 commentaires:

martial maurette photographe a dit…

Puisque je suis un lecteur passionné : J'ai eu trois enfants, c'est...les mots sont trop compliqués à dire, mais c'est génial !

Olivier WEISS a dit…

Sujet qui nous a touché avec mon épouse pendant longtemps. Le désir d'enfant est purement féminin mais permettez moi d'apporter un témoignage de père marié deux fois et ayant adopté un enfant de 11 ans.

Le désir d'enfant est certainement inscrit dans nos gènes et nous conduit, comme le droit au bonheur, dans des situations voulues ou non.

Nous avons eu, avec mon épouse, de nombreuses heures de discussion sur ce que cela veut dire que de mettre au monde un bébé, est-il vital pour l'équilibre d'une femme de faire un bébé, de donner la vie, est-on égoïste de faire un humain supplémentaire sur cette planète déjà tellement peuplé ?

Mon épouse, avant de mettre au monde Paul-Loup en 2005, pensait que c'était essentiel pour une femme de mettre au monde. Que son équilibre, au delà de la pression de la société sur la "réussite" et de la pression familiale sur le regard de sa maman, dépendait du fait de procréer.

De mon côté, j'ai toujours pensé que les pères adoptaient leurs enfants naturels ou venant d'une autre famille. Que les hommes devaient faire tout le chemin entre le partage du plaisir féminin et la crainte de voir partager son amoureuse (en temps et en câlins par exemple). Les femmes quant à elles nous laissent ou non, selon ce qu'elles sont, une fenêtre des possibles entre leur enfant et nous.

Après la naissance de Paul-Loup, mon épouse (ça fait un peu Colombo,j'aime bien) a changé de point de vue. Elle s'est rendue compte, mais certainement aussi parce qu'elle avait donné naissance, que finalement ce n'était pas primordial de désirer un enfant.

Elle a comparée avec l'adoption de ma grande fille dont nous avions en garde depuis l'âge de 6 ans (elle en a presque 18 aujourd'hui)et ensuite celle de Marcia que nous avons accueilli à l'âge de 11 ans.

Le paradoxe c'est que pour mon épouse, il a fallu qu'elle passe par la création (et nous avons eu du mal car nous avons mis plus de 6 ans pour finalement se faire aider médicalement in vitro) pour comprendre au fond d'elle même que les équilibres sont plus fragiles que ce qui ne paraît.

Doux moments que de faire venir un petit d'Homme. Doux plaisirs que de voir naître celle ou celui qui nous permet de relativiser notre propre existence sur cette terre, car à la seconde ou elle ou il est né, le choix, s'il devait y en avoir un, est naturellement que je préfère mourir plutôt que mon enfant, mais ceci est un autre sujet.

corine a dit…

Ma théorie à moi: on a envie de donner un sens a sa vie, on a besoin de quelqu'un a aimer. Un enfant apporte tout ça.

Kasey a dit…

Un article très intéressant sur le désir d'enfant. Désirer un enfant... N'est ce pas mieux tout de même chez les femmes qui n'en désirent pas, et tombent enceinte, et donc, finalement ne projette pas d'idéaux sur leur enfant à venir, leur laissant le choix d'être ce qu'ils veulent être.

Kasey

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