mardi 20 avril 2010

Lapsus

« C’est sans doute parce que je me préoccupe très peu de mon corps que j’écris à travers lui. Comment regarder une femme dont le corps même est une écriture ? Où est mon corps quand j’écris ? Est-il posé ? Où se pose t-il ? J’écris assise. Laura pose t-elle son corps quand elle danse ? Où le pose t-elle ? »
Emmanuelle Pagano


Il en faut du courage pour se rappeler que son corps existe, pour le regarder sans filtre, vraiment en face et sans fard. Il en faut du courage pour le laisser parler, l'écouter vraiment, jusque dans les moindres borborygmes, les craquements, les gaz. Il en faut du courage pour le toucher et sentir sa tessiture réelle, la peau plus molle à certains endroits qu'à d'autres, la peau morte et dure, qui ne vit plus mais toujours accrochée à ce corps.

Ce courage Emmanuelle Pagano l'embrasse chaque fois qu'elle prend la plume. Cette écrivaine ne conçoit que des livres "physiques", qui ont une existence bien avant d'être couchés sur la papier. Ses livres, elle les sent grandir au-dedans d'elle comme des enfants. Elle les porte, les nourrit de ce que ses yeux voient, de ce que sa bouche mange, boit et aspire, de ce que ses mains touchent, de ce que lui donne la vie. Secrète alchimiste, elle transforme chacune de ces expériences sensorielles, quotidiennes, d'une banalité qui les rend presque invisibles, en une matière solide de mots, en un entrechoc de composites vivants, en une concordance entre l'intérieur et le dicible.

La concordance est justement ce qui a fait se rencontrer Emmanuelle Pagano et la chorégraphe Laura de Nercy. Associées le temps du bien nommé festival concordan(s)e, elle se sont trouvées et ont trouvé moyen de faire fructifier leur regard riche sur ce magma indépendant et pourtant tellement interconnecté.

Dans le mini-spectacle Flanquées qui est un prolongement du solo de Laura de Nercy Toucher terre créé à Saint-Ouen en mars 2010 et qui questionne déjà le féminin et l'intime, Emmanuelle Panago interroge son écriture si physique en mots tandis que la chorégraphe en danse les vibrations. Pas de complaisance, mais pas d'apitoiement non plus. Emmanuelle Pagano écrit par son corps, dans le chaos, dans le plaisir, dans la contrainte. Ici le corps souffre, endure, porte, se plie, se déplie, se replie, se contorsionne, soubresaute, convulse, exulte en silence, se tait tout en criant, étouffe, aveugle.

« (...) je choisis de rencontrer Emmanuelle Pagano, écrivain, après lecture de deux de ses romans que je reçois de manière très physique. Le corps est au centre de son propos, un corps subi, pesant, un corps en transformation et c’est ce qui me touche. »
Laura de Nercy


La quatrième édition du festival concordan(s)e s'est tenue du 7 au 17 avril entre Saint-Ouen, Bagnolet et Paris. Chaque année, il a pour propos la rencontre d'un écrivain et d'un chorégraphe autour de la création.

Emmanuelle Pagano est l'auteure du Tiroir à cheveux (2005), des Adolescents troglodytes (2007), des Mains gamines (2009). Elle vient de publier L'Absence d'oiseaux d'eau aux éditions POL.

Laura de Nercy
est chorégraphe. On lui doit notamment Swing, un spectacle conçu sur quatre ans autour de sa rencontre avec six femmes.



in : Big event little summary

4 commentaires:

La Sauterelle a dit…

Envie d'aller voir les livres, les titres me parlent, la thématique aussi... meme si c'est rare de viser juste.

Angelina a dit…

Et je pense que tu ne le regretteras pas.

Emmanuelle a dit…

Merci pour ce lien ! Laura et moi serons à nouveau assises ensemble à Bordeaux en novembre et j'espère encore ailleurs d'autres fois, j'aime beaucoup ces autres façons d'écrire... amitiés

Angelina a dit…

Merci Emmanuelle. Très touchée de te savoir ici.

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