mardi 8 février 2011

« Le but, c'est le chemin »


Une soirée autour de Stéphane Hessel et ses amis grâce à Mediapart.




Lundi 7 février 2011, 20h00, une immense file sort du Théâtre de la Colline et cours le long de la rue Malte-Brun, fait l’angle et poursuit sa course sur l’avenue du Père Lachaise. 20h30, le théâtre est plein à craquer. J’ai cru que j’allais rester dehors, ou allais être condamnée à suivre les échanges sur grand écran dans le hall du théâtre pour cause de menace de craquage de l’édifice. Heureusement, ma bouille angelinesque m’a permis de me faufiler et de trouver ma place entre les chaussures neuves d’une vieille dame indigne, qui a aucun moment n’a ménagé son enthousiasme.

Tout comme moi, le public était venu en masse pour recevoir sa dose d’indignation, s’indigner en communion. Pourquoi Stéphane Hessel, à 93 ans, génère-t-il autant de sympathie, de suffrage et osons le dire, d’amour ? Pour commencer, le titre de son livre ne pouvait tomber mieux : entre la kârscherisation des esprits, la chasse aux sans-papier dans les écoles maternelles, le lancer de Roms par-dessus les frontières, la privatisation rampante des services publics, le démantèlement de l’Education Nationale, la spéculation sur les logements et l’allongement du temps de travail, il y a vraiment de quoi avoir envie de s’indigner. Et quand un monsieur comme Stéphane Hessel nous invite à le faire : résistant, membre du Conseil National de la Résistance dont on brandit aujourd’hui les valeurs alors qu’il y a encore un an personne n’en parlait dans les médias (signe des temps qui se font menaçants sûrement), ancien Ambassadeur de France, et qui a pris une part active à la rédaction de la déclaration universelle des Droits de l'homme en 1948, on se sent soudain écouté, entendu, compris, légitimé. On se sent moins seul. Venir au théâtre de la Colline ce soir, c’était cela aussi : pouvoir concrétiser, toucher du doigt cette parole « Indignez-vous », matérialiser cet impératif pour qu’il fasse sens, pour s’en saisir, pour se laisser envahir par la plénitude de ne plus se sentir seul, mais ensemble. Remarquable que ce soit un vieux monsieur qui, sur un ton mi-malicieux, d’un air mi-filou, nous convie à dire « Non ». Ne négligeons pas non plus un phénomène affectif latent. Tout comme, à une certaine époque, la France s’était cherchée un Tonton, figure paternaliste, elle trouve aujourd’hui dans les paroles réconfortantes de Stéphane Hessel, héros, la figure d’un grand-père bienveillant qui enchante son présent.

Stéphane Hessel et ses amis, Edgar Morin et Claude Alphandéry, nous ont donné une belle leçon de pétillance, d’humour, de drôlerie, de légereté tout en abordant des thèmes graves. Passer le flambeau à la génération suivante, ce n’est pas rien. Ce soir-là, ils l’ont fait avec allégresse.

Dommage seulement que la soirée ne se soit résumée qu’à une série d’interventions. J’avais imaginé un débat avec la salle, des échanges. Vu le nombre d’invités, la soirée se serait alors terminée au petit matin. Plus que d’échanges ou d’enseignement, il s’agissait d’une célébration. De la révolution tunisienne et égyptienne d’abord. Du soulèvement et de la prise de conscience dans le monde arabe, qui a été un peu trop globalisé à mon goût, ensuite. Célébration est bien le mot. Réjouissante plus que participative. Elle est à l’image de ce que réalise très bien tous les jours Edwy Plenel avec le site d’information Mediapart. Dénoncer, synthétiser beaucoup et surtout caresser l’opinion dans le sens du poil et de la tendance, mais sans jamais faire de concession au politiquement correct ou au correctement politique. Une mission qu’il s’est assigné, déclinée avec brio. Allez chercher les gens là ils attendent les politiques et les médias, c’est-à-dire droit au coeur, sans pour autant délivrer de solutions toutes prêtes à penser. [Si c’est confus, écrivez-moi, je ferai plus clair. (NDLB) (1)]

Se succédant au pupitre, ils ont tous salué le formidable espoir qui s’est levé au sud de la Méditerranée mais aucun n’a omis de souligner que cette révolution est encore fragile. Je n’ai pas compté l’occurrence du mot « liberté » mais il était de tous les discours. Sous-jacente ou explicite, la dénonciation permanente de la condescendance des pays du Nord envers les pays du Sud qui leur chipotent leur droit à la démocratie pour des raisons d’intégrisme larvé, aux aguets, prêt à noyauter les démocraties occidentales pour mieux les renverser. « Il faut nous faire confiance », clame Darina Al-Joundi, la réalisatrice, actrice et scénariste libanaise, « s’il y a des formes de fanatisme, on va gérer ça par la démocratie. »

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Edwy Plenel a donc joué les Monsieur Loyal avec talent et modestie, mettant sa verve et sa fougue au service d'invités prestigieux. "Quelle victoire pour la francophonie, ce mot sur toutes ces pancartes : « Dégage ». A nous de savoir le conjuguer."


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Moncef Marzouki, opposant tunisien au régime de Ben Ali, a donné le ton d'une soirée marquée par la bonne humeur en narrant l’épisode navrant d’une conférence sur la Tunisie à Sciences-Po, il y a quelques années, en présence d'un Ministre des Affaires Etrangères "pourtant socialiste" qui a aligné les aberrations telles que "Les peuples arabes n'ont pas besoin de la démocratie, ils ne sont pas matures pour cela". Certes, il est facile de rire aujourd'hui, mais combien il est édifiant de réaliser que ces phrases aient été prononcées et qu'il n'y ait eu personne à l'époque pour les dénoncer, qu'elles soient passées inaperçues et qu'aujourd'hui encore, ce genre de propos risque de glisser sur nos consciences sans qu'aucun réflexe ne nous mette alerte. Non pas que nous y soyions insensibles, mais bien plutôt anesthésiés par la douce musique médiatique qui nous explique quand nous indigner. Cependant, son récit a bien fait rire la salle jusqu'au moment où après beaucoup de dérision il a tangué vers l'émotion.
"La révolution tunisienne, c’est une révolution dans les têtes."
"Le mot « Dégage » que l’on lit aujourd’hui sur les pancartes en Egypte, vient de Tunisie. L’hymne national tunisien est chanté au Yemen."
"Voir cette indignation face la dérive de la politique des dictateurs me rassure. Nous sommes, vous êtes responsables de cette révolution."


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Très grosse émotion lorsque l'avocate tunisienne militante des droits de l'Homme, Radhia Nasraoui est apparue sur scène et salve d’applaudissements nourrie.
"Il est important pour moi de remercier tous ces Français qui nous ont soutenus. Ce régime a tout fait pour nous priver de nos libertés, de nos droits. Je n’arrive pas à concevoir qu’on vienne en Tunisie et qu'on déclare que le premier des droits humains est de manger, puis d’avoir un logement, alors que j’étais personnellement en grève de la faim pour protester contre le harcèlement que nous subissions de la part du pouvoir avec ma famille. Nous venions en France ou à Genève, pour retrouver notre droit de parler."
"Des dizaines de milliers de personnes sont mortes sous la torture en Tunisie, dans les prisons, dans les commissariats. Elle se pratiquait devant le ministre qui donnait des instructions au tortionnaire devant la victime. J’en parle beaucoup car je suis la présidente d’une association contre la torture en Tunisie."
"Actuellement, la liberté de parole en Tunisie est compromise. Ceux qui sont contre le gouvernement de Ghannouchi n’ont toujours pas le droit de parler à la télévision. C’est une révolution inachevée. L’appareil est toujours là. Est-ce qu’on va pouvoir demander à ce Parlement de voter des lois garantissant la liberté ? Je ne crois pas. Il est vrai qu’on a chassé Ben Ali et sa famille mais le gros du travail reste à faire. Les Tunisiens continueront leur combat. Maintenant les démocraties occidentales réclament des élections présidentielles. Mais qui dit que les Tunisiens ont besoin d’un régime présidentiel ? Ils ont besoin d’un régime parlementaire. Dans ce pays, les présidents deviennent des rois. Je suis sûre que les Tunisiens gagneront s’ils continuent de batailler pour une vraie démocratie, dans un pays où tout le monde pourra batailler sans tout perdre."


P.NK1/fokus21
Claude Alphandéry, chantre de l’économie sociale et solidaire, a donné un petit cours d'espérance.
"Les agences de notations qui avaient donné la note de AAA à la Tunisie de Ben Ali se sont aussitôt dépêchées de dégrader sa place dès l’amorce démocratique. C’est à vous Français, maintenant que les Tunisiens ont viré Ben Ali, que les Egyptiens sont en passe de dégager Moubarak, de vous débarrasser de cette caste financière qui rançonne les populations."
"Dans le maquis, quand la Résistance est devenue un formidable mouvement populaire, les comités de résistance formaient de véritables clubs citoyens où l’on débattait beaucoup. Ils ont fortement inspiré le Conseil National de la Résistance. Les citoyens ont pris une part importante dans l’avancée économique et sociale que nous avons connue pendant les Trente Glorieuses.
Une idéologie consumériste imprègne une partie de la population, freine son développement. Pourtant des initiatives plus ou moins nombreuses prennent forme pour l’emploi des personnes que l’on forme, pour le service aux personnes... sans dépendre du seul marché, pour un mieux vivre collectivement. Ces initiatives tracent les voix d’une économie sociale et solidaire. Elle est éthique et fonctionne de façon démocratique. Elle constitue une forme de résistance au pouvoir absolu de l’argent. Elle est encore fragmentée entre des acteurs qui se connaissent mal, s’entraident peu et dont la force transformatrice n’est pas encore connue. Le Labo de l’ESS (qu'il dirige) tente de les mettre en mouvement par des Etats Généaux. Ils seront l’aboutissement d’une très longue marche pour faire remonter les initiatives dans des cahiers d’espérances et non de doléances comme du temps de la Révolution. Nous ne pouvons rien faire les uns sans les autres. Les droits de l’Homme ne se divisent pas."


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Son foulard opportunément rouge autour du cou, pein de vigueur et d'enthousiasme, Edgar Morin harangue le public le bras levé. Les objectifs des photographes de presse au pied de la scène crépitent devant cette image évocatrice.
"Amis, frères, soeurs, quel bonheur que cette soirée. Il y a trois messages émanant du printemps tunisien. Le premier : comme en 89, cela est arrivé, cela restera et cela vivra. Le deuxième : ils brisent la fausse alternative entre un état policier et une théocratie religieuse. Le troisième : Les Arabes sont comme nous et nous sommes comme les Arabes" (Applaudissements)
Pour finir il cite le poète espagnol Antonio Machado, mort avant la deuxième guerre mondiale, enterré à Collioure et sur la tombe duquel de jeunes espagnols viennent encore déposer des poèmes. « Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin. C’est en marchant que tu fais le chemin. »




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Stéphane Hessel, bras écartés, yeux mi-clos, semble savourer le moment. Il entame, usant d'un humour délicieux :
"Quand on a des amis comme j’ai (et d’énumérer ses amis présents ce soir), et quand on a produit soi-même 20 pages (sur un air d'auto-dérision suite à la longue énumérations des faits et armes de ses amis. Rires de la salle.) avec un titre assez émouvant quand même, c’est pour moi un moment tardif dans ma vie, 93 ans c’est vieux, mais un moment extrêmement émouvant. Grâce à nos amis égyptiens, tunisiens et les autres, nous nous sentons au seuil d’une transformation beaucoup plus radicale que ce que nous avons connu, de vivre libre et heureux dans la communauté humaine. Nous sommes des hommes qui ont les pires habitudes et les meilleures possibilités. Parmi nos pires habitudes, on trouve la volonté de dominer... L’autre façon dont nous sommes conçus se retrouve dans la façon dont mes amis tunisiens se sont débarrassés de leur dictateur, pacifique. En France, il y a de quoi nous indigner. Je ne vous énumèrerai pas la liste. Grâce à cet exemple, nous pouvons prendre un nouveau souffle et nous appuyer sur la part de nous généreuse qui veut partager avec les autres" 


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Darina Al-Joundi, réalisatrice, actrice et scénariste libanaise.
"Je suis de père syrien, de mère libanaise, née au Liban, femme d’Egyptien et palestinienne de coeur", dit-elle en se tournant vers Elias Sanbar. (Applaudissements)
"Ayez foi en cette jeunesse, parce qu’avec une jeunesse pareille, on pourra se rencontrer et  le dialogue entre les cultures pourra avoir lieu. Le peuple égyptien a beaucoup d’humour. Chaque jour, nous recevons le slogan du jour dans les manifs. Le slogan d’hier c'était « Casse-toi, ma femme me manque. »"


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Mahmoud Hussein, nom de plume commun de deux auteurs égyptiens, Baghgat Elnadi et Adel Rifaat, s'est exprimé par la voix de ce dernier.
"Ils ont fait corps, ils ont fait peuple. Cette fois pour arracher leur droit à leur autodétermination personnelle. Au lieu d’une opposition, le peuple a inventé une révolution, sans leader mais avec des centaines de leaders. Le peuple en révolution n’est pas seulement grand, il est beau, mature, civilisé. Il se veut exemplaire. Son arme, ce n’est pas le fusil d’antan, c’est le téléphone portable, Facebook ou Twitter. Là où l'armée du despote blesse et tue, ils ne répondent pas à la violence par la violence. Ils se sentent dépositaires d’une légitimité qu’ils ne reconnaissent plus au pouvoir. Une nouvelle subjectivité est née qui rejette la dictature et marginalise l’intégrisme"
Soudain, il fait sortir son discours des marges un peu trop strictes de sa feuille en disant "c'est ce que Baghgat et moi attendons depuis un siècle" au lieu de demi-siècle. C'est ce qu'on appelle un lapsus révélateur. 


Elias Sanbar, l'actuel ambassadeur de Palestine auprès de l'UNESCO, dénonce les analyses et les regards occidentaux portés sur cette révolution. L’auteur d’un « dictionnaire amoureux de la Palestine » se régale des faux-fuyants d’une presse française qui ne sait pas trop sur quel pied danser et hésite à sacrifier la chèvre pour sauver le chou.
"Cette soirée est belle car votre joie fait écho à la joie des Arabes et la joie des Arabes fait écho à votre joie. Mais l’abjection se cache, n’ose se montrer au grand jour. Elle nous dit par exemple que les Arabes sont fondamentalement fondamentalistes"
"On essaye de nous expliquer que c’est la révolution Facebook. Comme si c’était les ordinateurs qui avaient tout fait et que cette révolution était virtuelle."
"Dans le champ lexical, on relève les termes « fièvre », « contagion », « épidémie », comme si la démocratie devenait une maladie lorsqu’elle s’applique aux Arabes. On entend également parler de la « rue arabe » car on ne peut plus dire « la plèbe », « les voyous », « la masse » avec tout le mépris que cela inclut. Du temps des manifestations contre les retraites, jamais nous n’avons entendu parler de « la rue française »."
"Ces instances ne savent pas quoi inventer pour dire leur dépit et cela ne nous fâche pas qu’elles soient dépitées."
"Cette révolution est une surprise car nous étions désespérés, même si nous ne nous sommes jamais arrêtés de nous battre. Nous étions consternés par ce que nous étions et pas seulement par ce que d’autres faisaient. C'est pourquoi la joie est grande. (La voix chevrotante il fait monter les larmes aux yeux de l'assistance.) Les Arabes n’ont par regagné leur dignité, c’est la seule chose qu’ils n’ont pas perdue."
Le registre se fait alors plus poétique. 
"Ils n’ont pas dit « Il est l’heure » car il est toujours l’heure de la liberté, mais « c’est possible ». Ҫa a été la possibilité des enfants de l’Intifada... La démocratie, c’est un pari, un risque, donc un combat permanent. La liberté est une vigilance permanente."


Tonnerre d’applaudissements, standing ovation pour un final mouillé à l’émotion. Voir ces résistants, par leur corps et leur âme, debout sur scène, se tenir la main, recevoir l’hommage d’un millier de personnes qui les ont écoutés, applaudis, acclamés peut interroger sur le besoin d’indignation de l’opinion française. Plus que de l’indignation, dont elle ne manque à vrai dire pas –connectez-vous sur Facebook, sur Twitter pour le comprendre— cette opinion a besoin d’idéal, de modèle, a besoin d’avoir à nouveau envie, de se mobiliser, de faire corps comme Tunisiens et Egyptiens, mais aussi Algériens, Ivoiriens, Jordaniens, Yéménites qui aujourd’hui font corps, font peuple. Cette opinion se retrouve confusément dans cet « Indignez-vous », impératif prometteur, promesse qui a agité la jeune assemblée nationale en juin 1789, celle qui agite peut-être la jeune constituante aujourd’hui en Islande.

(1) Note de la bloggueuse  




in: In the mood for anger

8 commentaires:

Martial a dit…

I go beyond my shoes ...! (1984)

Hélène a dit…

je partage !!

Martial a dit…

Il n'y a que les "Psy" qui pensent que le But c'est ...le chemin !
Le But, c'est "Le Bout" du Chemin, une finalité, une œuvre, un partage...

Angelina a dit…

ça dépend du point du vue. Du point de vue existentialiste, ça se discute.

Martial a dit…

"ça se discute", c'est donc l'ouverture d'un débat, c'est bien !...Ce qui manque cruellement aujourd'hui...
Sages et SMS ne faisant pas bon ménage.

Denis a dit…

on peut penser aussi que le chemin c'est le voyage, l'apprentissage, la découverte. Il n'y a pas que les psys pour y croire. Les poètes et les créateurs savent aussi que l'oeuvre est un cheminement, une expérience et d'ailleurs ils en sont veufs quand elle est terminée. Le bout du chemin, c'est quoi? Chercher un autre chemin.

Angelina a dit…

On est d'accord. Mais les psy sont des poètes contrariés.

Martial a dit…

J'ai tendance à croire que si je vais au bout du chemin, je reviendrai exactement dans mes godasses, ...puisque la Terre est ronde ! Quand aux flâneurs, qui trainent de chemins en chemins sans but, ...tant pis .

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