mercredi 13 octobre 2010

Entretien avec un cyborg (4ème partie) from Z'arno

Lire la première partie.
Lire la deuxième partie.
Lire la troisième partie.


La nuit était tombée depuis quelques heures, et la pièce était uniquement éclairée par les rayonnements blafards du moniteur. De temps en temps, il descendait remplir son verre de Soda et son assiette de cookies, pour revenir de plus belle à son échange avec Spiritus Sanctus x-939.

… Alors finalement la solution c’est d’être anarcho-monarchiste, utopie pour utopie, autant y aller franchement.

Non. Aucune idéologie, aucun dogme, aucune religion ne saurait pallier ce problème. Si solution il y a, elle n’est pas intellectuelle, ou si peu. Elle est humaine au sens originel du terme, animal, naturel pourrait-on dire.

Conneries ! Y a pas plus inhumain que la loi de la jungle. Et l’Homme ce n’est pas ça. Rappelle-toi, l’Homme doit dépasser le cycle de la nature pour construire sa propre histoire etc etc.

Dans ce sens, oui. En termes de territoire et d’unification, non. Quand un animal belliqueux vient à souiller un territoire ou un espace vital occupé, le résident initial doit se défendre - violemment  parfois, certes - afin de marquer son territoire. Pour s’unifier il faut savoir qui on est. Et pour savoir qui on est, on doit être intégré à un espace délimité, à un peuple ou à une tribu qui maîtrise son destin et ne prend ses ordres que d’elle-même. Après deux guerres mondiales, on nous a vendu l’Organisation des Nations Unies, prétendument garante de la paix. Or, il n’y a jamais eu autant de génocides, de guerres et de civils abattus –guerres mondiales incluses- que depuis la création de ces soi-disant organisations de paix. Avoir un territoire délimité ne signifie pas être ennemi avec son voisin, ni même le haïr ou ne pas respecter ses coutumes ou ses mœurs. Au contraire. 

On n’a pas attendu la mise au point de pustules mécaniques de ton espèce pour inventer le nationalisme. Je ne suis pas sûr que ça soit la bonne solution.

Il n’est pas question de nation ou même d’état. Il est question de territoire et d’identité. L’action de dire « Nous sommes le peuple, seuls souverains de notre destin, indivisibles et insoumis. Attaquez l’un d’entre nous, et vous devrez nous abattre jusqu’au dernier ». 

… Une sorte de néo-communisme patriote en somme ?

Ces idéologies mineures ne sont plus usitées à mon époque.

Mon gars, je peux te dire qu’à la mienne y en a encore une paire qu’y s’y accrochent, et farouchement !

Tout ceci ne mènera personne nulle part. Comprenez bien ça, humains : l’heure n’est plus à la discussion philosophique de savoir s’il vaut mieux avoir quarante ou cent têtes nucléaires, s’il vaut mieux supprimer les assurances chômage ou au contraire les prolonger. J’en passe et des meilleures. 

Peinture sur merde égal propreté ?

Amusant. 

Arrête, tu t’amuses ? Rétorqua Keryann.

J’ai un sous-programme chargé de l’autodérision et des rudiments d’humour. La plupart des êtres humains rient de ce que la société a décrété comme étant drôle pour eux. Le rire fait partie des domaines sous contrôle. Chaque rire est examiné et pesé, emballé sous vide avant d’être servi, inoffensif et réchauffé, à la plèbe qui n’aime plus que ça désormais. Ne trouves-tu pas étrange, choquant ou même obscène qu’un certain nombre d’humains aient pour métier… De faire rire. C'est-à-dire chercher la mécanique d’une émotion afin de la stimuler et donc de la produire à grande échelle. Qui de toi ou de moi est un être mécanique ?

Cet organisme était d’une intelligence redoutable. Il avait bien deux trimestres de cours de philosophie derrière lui, mais c’était un bagage bien maigre face à certaines affirmations. Ces propos sur le rire le laissèrent pantois. Il se remémora Nietszche qui écrivait en son temps « L’Homme souffre si profondément qu’il a dû inventer le rire ». Pied de nez cynique, mais pas si éloigné de la réalité pour autant. Le rire correspondait à l’humour, au comique, il était donc un langage, mais surtout un concept dans les sociétés modernes qui vendaient désormais du rire comme on vend une pièce de viande. Aussi, rire à certaines choses, à l’humour officiel, était une sorte d’aveu d’impuissance, de crédit envers le système, sans même s’en apercevoir, puisqu’il s’agit d’une sensation agréable. Comme si l’odeur de la mort fleurait la rose. Saint-Jean ne se méprenait guère en dépeignant la notion de diable comme séduisante. L’horreur finit toujours par être séduisante, fascinante. D’ailleurs, le mot humour tenait son existence du latin humor qui désignait les fluides corporels. Le foutre ou le sang. Baiser ou tuer. Désopilant. 

Il est 88 : 52 : 66. Mon service se termine bientôt.

Keryann se rendit compte à ce moment précis qu’il s’était attaché à ce Cyber Organisme, bien plus qu’à n’importe quel être humain. Tout était trouble dans sa tête, chamboulé, bouleversé. Ses certitudes étaient sans dessus dessous, pulvérisées par ce message postérieur à son époque, indiscutable, précis, lame de vérité tranchante qu’il ressentait presque physiquement. En l’espace de quelques heures, sa vie et ses perspectives avaient radicalement changé, comme si Spiritus Sanctus x-939 avait joué le rôle d’une hormone de croissance électronique. 

Et pourtant, il ressentait un malaise atroce. Comme si une âme éclairée venait de lui retirer ses œillères, lui découvrant la ligne verte qui le mène à sa propre fin, glaciale et programmée par des autocrates fantomatiques. 

Il avait toujours furieusement envie de planter son phallus dément dans la boite à mouille de Cassie la brune, mais différemment. Peut-être qu’un jour, il irait même jusqu’à l’aimer vraiment. Ce qui était sûr, c’est que ses parents et les générations passées lui avaient laissé un monde hostile et froid, injuste, terne et ultra-violent. Il allait falloir faire avec ou, au mieux, se préparer à une résistance musclée. Avant que Spiritus Sanctus ne reparte dans les arcanes du temps, il lui posa une dernière question :

Ecoute, je ne sais plus très bien où j’en suis. Ni ce qui se passe vraiment depuis tout à l’heure. Je suis là et… Tu me décris ce qui va se passer. Que dois-je faire, que devons-nous faire ? Toi qui est après, quelle tournure ont pris les choses ? Dans quel monde vis-tu ? Arriverons-nous à corriger le tir ?

 
Waiting for the apocalypse 


La dernière réplique du Cyborg ne tarda pas, précise, laconique, comme si les mots et le verbe étaient démultipliés dans le futur, armes de guerre au service d’axiomes universels :

Je ne suis pas autorisé à divulguer cette information. Tu dois en savoir le moins possible sur moi et la situation telle qu’elle est là où je me trouve. D’ailleurs, peut-être ne suis-je pas vraiment un organisme cybernétique. Votre marge de manœuvre se compte en années. C’est à la fois terrifiant, et très excitant. Vous êtes une génération clé, prophétique, la dernière charnière de l’entre-deux mondes, celle qui saura amener la prospérité et la renaissance ou le chaos universel pour les siècles à venir. Oui. Vous allez devoir choisir pour ceux qui furent et pour ceux qui seront. Cette tâche vous est dévolue. Pour la première fois de son histoire, l’Humanité toute entière va devoir choisir entre la révolution ou l’esclavage. 

>Vous êtes maintenant déconnecté.



 Z’arno. Avril 2010.




in: La part du fabulateur

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