vendredi 11 février 2011

« La diplomatie française est-elle capable de s'adapter à une nouvelle donne ? »

Interview exclusive de Nicolas Beau
Co-auteur de La Régente de Carthage


Alors que Bakchich, l'hebdo d'information le plus insolent et le moins consensuel de sa génération attend un éventuel repreneur avant de ré-envahir les kiosques, son directeur vit une apothéose médiatique et personnelle, tout cela juste avant de partir pour la Tunisie où l'attendent des amis, mais aussi des lecteurs reconnaissants. Cet événement, Nicolas Beau le doit au peuple tunisien qui a su renverser son dictateur. Comme je l'expliquais dans ce billet, les médias français ne se sont récemment pas privés de citer abondamment ce récent ouvrage qui traitait ouvertement du pouvoir en Tunisie.


Voici l'interview que Nicolas Beau a accepté de donner en exclusivité à Mes petites fables juste avant son envol pour la Tunisie. Il y fait un portrait sans concession de la diplomatie française et dit son espoir en la jeunesse tunisienne.



Quels sont tes liens avec la Tunisie ?

Ça a commencé par hasard. Je me suis d'abord intéressé à l'Algérie via les problèmes de la deuxième génération issue de l'immigration, afin de décrire l'intégration. Puis j'ai été chargé du Maghreb en 1987 à Libération . Au moment du coup d'Etat de Ben Ali, je suis parti trois semaines là-bas, c'était l'époque où la presse quotidienne avait les moyens de faire de longs reportages. J'ai eu le temps de découvrir le petit monde de Tunis, les partis, les intellos et la Tunisie de l'intérieur. J'étais de mèche avec le milieu qui vient de renverser Ben Ali. Ils sont de la Tunisie de l'intérieur, celle qui connaît une extrême pauvreté, qui a du mal à vivre. C'est de là qu'est partie la contestation. Le jeune homme qui s'est immolé était de Sidi Bouzid. 
 
Il y a eu un durcissement du régime dans les années 90, l'état devenant extrêmement policier notamment autour de sa lutte contre l'intégrisme. Mes liens d'amitié avec certains opposants se sont renforcés jusqu'en 1999. J'ai écrit un premier livre, Notre ami Ben Ali, qui a eu pas mal d'écho car Ben Ali venait de se faire réélire avec 99 % des voix à un moment où il n'y avait pas encore eu le 11 septembre 2001, où les intégristes avaient été largement éradiqués. Le score de Ben Ali a égratigné son image en France. Cela m'a valu d'être interdit de séjour en Tunisie. Les liens se sont resserrés avec quelques personnalités qui ont contribué au récent renversement du président et qui continuent de se manifester.


« Leïla Trabelsi a été le chantre d'un féminisme
d'Etat en Tunisie, qui mettait la femme au premier rang,
tout en étant également aux commandes
d'un état dévoyé et mafieux.
»


Pourquoi un livre sur la femme de Ben Ali ?
D'abord, nous étions peu nombreux parmi les journalistes à Paris à suivre de près la Tunisie. La femme de Ben Ali, Leïla Trabelsi, a eu une influence qui n'a cessé de grandir dans un régime aux méthodes de république bananière, dans un contexte extra-sécuritaire. On a senti que ça basculait vers un régime quasi-mafieux. Avec quelques amis, nous nous sommes demandés comment intéresser l'opinion française à ce qui se passait là-bas. Le traiter via la trajectoire d'une femme nous permettait d'évoquer la situation des femmes en Tunisie et au Maghreb. Toutes ces dernières années Leïla Trabelsi a été le chantre d'un féminisme d'Etat en Tunisie, qui mettait la femme au premier rang, tout en étant également aux commandes d'un état dévoyé et mafieux. Nous pensions que ce double aspect serait plus susceptible d'intéresser le public français. Ça a été un échec total. Le livre est sorti il y a quinze mois, il s'en est vendu 25 000 exemplaires, exclusivement parmi le public franco-tunisien et celui qui s'intéresse au Maghreb. Et je n'ai pas eu une seule critique dans la presse française. [Depuis ça a bien changé, NDLB (1)]


« Imed, le neveu de Leïla Trabelsi,
était un voyou absolu et serait en fait,
un fils qu'elle aurait eu très jeune. »


Comment toi et Catherine Graciet vous êtes-vous répartis l'enquête et l'écriture de ce livre ? Et de quelles aides avez-vous bénéficié ?
On s'est divisé le travail par chapitre. Pour enquêter, nous avons consulté beaucoup de sites opposants. Nous avons également bénéficié de quelques contacts privés. Il a fallu distinguer ce qui était de l'ordre de la rumeur de ce qui pouvait être démontré. Mais il y a eu deux choses sur lesquelles nous nous sommes appuyés. Premièrement, l'affaire des yachts volés par Imed, le neveu de Leïla Trabelsi à qui elle pardonnait tout, qui était un voyou absolu et serait en fait, selon certaines personnes et en recoupant l'année de sa naissance, un fils qu'elle aurait eu très jeune. Et deuxièmement, l'affaire du lycée français sur lequel Leïla Trabelsi avait des vues. Voilà deux affaires sur lesquelles nous avons eu beaucoup d'infos précises, de la part de diplomates.

« Une officine du pouvoir tunisien
de 400 barbouzes à la station Botzaris.
»
Pour le reste, nous avons essayé de recouper les informations. Il y a pas mal de choses que nous n'avons pas évoquées car dans un pays où les gens avaient peur, même en France, il était difficile de recouper. Les Tunisiens de Paris avaient peur, ils étaient très craintifs. Il était difficile d'interroger un Tunisien dans un café à Paris, alors qu'à la station Botzaris, il y avait une officine du pouvoir tunisien avec 400 barbouzes à l'intérieur.



Comment vois-tu la Tunisie de demain ?
Il faut reconnaître deux ou trois acquis au régime de Ben Ali. En matière de droits des femmes, il a suivi la politique de Bourghiba. Par ailleurs, il a tendu la main à la communauté juive tunisienne qui a retrouvé une certaine hospitalité en Tunisie. Aujourd'hui, il n'y a aucun retour en arrière possible. Il faut que les élections qui devraient avoir lieu autour de septembre-octobre se passent bien. Il y a beaucoup de facteurs optimistes, ne serait-ce que la grande maturité des Tunisiens. Malgré un gouvernement totalitaire sous Ben Ali, le niveau d'éducation est très élevé en Tunisie. Il y a une ouverture au monde extérieur. La culture démocratique n'est pas étrangère à beaucoup de Tunisiens. C'est une chance. Le courant islamiste est évolué, il a fait beaucoup de concessions entre 87 et 89 quand Ben Ali avait donné l'impression de chercher un compromis, ce qui a abouti à une reconnaissance du code du statut personnel des femmes en Tunisie. La Tunisie prend le chemin du processus démocratique.
La difficulté peut venir du fait qu'il n'y a pas de centralité dans le pouvoir tunisien. Personne ne dirige vraiment. Il y a plusieurs composantes du pouvoir qui cohabitent en assez grande intelligence, mais aucun mécanisme de centralisation. Ils n'ont jamais exercé de responsabilité, ils n'ont pas forcément une grande maturité politique. Espérons que l'apprentissage du pluralisme politique se fasse.


« L'incompréhension que la France à montré
renforce le malaise entre les diverses communautés.
»



Comment la France va-t-elle se positionner par rapport à cette « révolution arabe » ?
Je suis septique par rapport au terme de « révolution arabe ». Certes, il y a un effet d'embrasement dans les pays voisins qui partagent la langue et presque tous la même religion, mais la situation est différente. Et enfin ça se commence à se dire. Mais la une du Point la semaine dernière qui a titré sur « Le spectre islamiste » met sur le même plan les Frères Musulmans (en Egypte) qui sont très rétrogrades, dogmatiques et passéistes et un courant islamiste minoritaire et très évolué (en Tunisie).
Quant à la position de la France par rapport aux pays au sud de la Méditerranée, tout ce qui passe montre qu'elle a fait preuve d'une cécité totale en suivant un schéma fixe. Penser qu'un pouvoir fort était un rempart est une faute intellectuelle grave. C'est l'enfermement du régime qui pousse à adopter des thèses dogmatiques et violentes.
La diplomatie française est-elle capable de s'adapter à une nouvelle donne, de faire son examen de conscience, d'être plus perspicace. Je ne sais pas. Aujourd'hui, que ce soient les diplomates, les intellectuels, les renseignements, tout ce monde là n'est pas très armé intellectuellement face à ce qui est en train de se passer. Par contre, l'administration Obama, malgré les boulets que sont les guerres en Afghanistan et en Irak, fait preuve en Egypte et en Tunisie d'une extrême intelligence.
C'est important pour nous par rapport aux communautés qui vivent ici. L'incompréhension que la France à montré renforce les malentendus, le malaise entre les diverses communautés. Si elle avait fait preuve de courage et de clairvoyance là-bas et ici, les choses seraient différentes.


(1) Note de la blogueuse



Pour en savoir plus, visitez Le blog tunisien de Nicolas Beau, une référence incontournable sur la Tunisie.

in: The world is crying out loud

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