En février 2011, j'ai eu la chance que HK, de HK et les Saltimbanks, m'accorde une grande partie de son après-midi pour un entretien fleuve. Avec simplicité et gentillesse, il a su se montrer disponible, patient et surtout très réactif, tant au niveau de la pertinence de ses réponses que de son sens de l'humour. Un sympathique tête-à-tête que je vous invite enfin à partager plus d'un an après.
A l'époque, ce 25 février 2011, HK s'apprêtait à participer le soir-même à une initiative en soutien à l'opération "Un Bateau français pour Gaza" qui devait participer à la flottille de la liberté censée briser le blocus de Gaza en apportant vivres, médicaments et matériaux de construction à une population sévèrement éprouvée par deux mois de pilonnage intensifs en 2009-2010. Je vous en parlais là et là. Forcément, je l'ai longuement questionné sur son engagement pour la cause palestinienne.
Aujourd'hui HK et les Saltimbanks sont de nouveau dans les feux de l'actualité, d'abord parce qu'ils sortent un nouvel album fin mai, Les Temps Modernes, mais surtout, par ces temps électoraux, parce que leur chanson On lâche rien, à force d'être sur toutes les lèvres à la fin des meetings de Jean-Luc Mélenchon et à force de squatter les clips de campagne de Philippe Poutou, est devenue un accessoire indispensable de la panoplie contestataire. D'ailleurs, je vous invite à lire mon article sur Bakchich qui traite de ce sujet.
Le texte qui suit a été écrit par Serge Grossvak et donné au Député de Seine-Maritime Jean-Paul Lecoq, pour être transmis aux Palestiniens lors de sa participation à la flottille de la paix.
Hommes, femmes, enfants, je pense à vous dans votre enfermement, dans votre souffrance. De loin, de très loin, j'entends ces bombes qui font de vous des martyrs. Je sais ces enfants qui meurent, ces corps qui carbonisent sous le phosphore. Et cette injustice, cette insupportable injustice dans le silence volontaire de ce monde.
Je suis juif, et ce que je sais me déchire le cœur. Je suis juif d'une autre âme que ceux qui envoient leurs enfants vous opprimer, vous spolier. Bien sûr, c'est dans votre chair que vous souffrez et moi simplement dans mon âme. Bien sûr, je n'ai que mes mots à vous offrir et à jeter à la face de vos bourreaux. Et je ne sais si je vous écris pour vous soulager ou pour soulager ma conscience. Puisque je suis juif, c'est en mon nom que l'on vous tue, que mes cousins vous écrasent, vous chassent. Que cette jeunesse est faite soldatesque.
A vous qui subissez tant de cruauté j'éprouve le désir de livrer mon histoire, cette histoire qui aujourd'hui mène à votre souffrance et qui pourtant fut un cri d'humanité à ses racines. Je vous livre cette histoire pour que cette expérience douloureuse devienne la richesse de tous, une force de résistance contre les haines qui montent. Pour que la paix profonde revienne à l'horizon.
C'est une longue, très longue histoire, faite de minorité en des temps où ce qui unissait les hommes n'était pas la citoyenneté mais l'origine. En ce temps encore peu lointain, il y avait des ghettos, des stetl' et des pogroms. En ces temps peu lointains, à chaque crise les colères étaient tournées vers les juifs pour servir d’exutoire. Et cela a duré, duré... Jusqu'à ce que s'invente l'idée de république et d'égalité.
Mais la facile recette antisémite servira encore et toujours, pour désigner un coupable à la défaite, pour camoufler les échecs sociaux d'un pays parti à l'assaut du ciel, et surtout pour accomplir la folie barbare du nazisme. Et le désespoir a envahi nombre de cœurs juifs. Pas tous. Certains, dont mon père, ont gardé chevillé au corps l'idée d'un monde d'égalité et de respect de tous. L'idée que chacun, fort et fier de son origine, contribue à un progrès d'humanité où tous les humains sont humains. Où la différence ne fait pas guerre mais personnalité. Où le monde se civilise pour sortir de « l'homme loup pour l'homme ».
Il serait injuste de prétendre que ceux qui ont fait le choix du refuge dans un pays, le choix du sionisme, étaient l'exact opposé de ces idéaux humains. Derrière l'idée d'un renfermement entre soi, ethnique, subsistait une volonté d'égalité et de fraternité. Il n'est que de voir les enthousiasmes des kibboutz, les rêves d'un pays fraternel et uni. C'était les premiers temps. Cela ne gomme en rien les actes commis à l'encontre des habitants de Palestine, les injustices et les violences de la Nakba. Cela donne simplement à comprendre et prendre la mesure pour vaincre l'état de guerre. Et je ne sais comment, aujourd'hui, ces sionistes sincères et idéalistes peuvent supporter ces divisions sociales, d'origines et ethniques qui s'étendent en Israël. Et comment supportent-ils ces propos racistes lors de manifestations de groupes israéliens. Et ce ministre aux propos exterminateurs digne de nos pires oppresseurs. Et cet assassinat d'un chef de l’État après une campagne médiatique haineuse. Et ce ghetto Gaza écho de nos souffrances historiques. Et ce refus de reconnaissance de l’État de la Palestine sur les frontières de 67. Et puis ce symbole miroir : nos survivants des camps d'extermination si mal respectés et mis en misère. Quelle trahison des fondateurs ! Comment peuvent ils admettre cela, laisser se perpétrer cette folie sanglante et laisser déraper leur société qui se fascise ?
Quelle horreur jetée sur les sépultures de nos ancêtres, sur la promesse des survivants des camps de la mort.
Amis palestiniens, les camps de la mort nazi font parti de notre culture commune. A dessein, je n'use pas du mot hébreux « Shoah ». Ce crime immense, immonde, n'appartient pas aux seuls juifs, même s'ils en fournirent de loin le plus grand nombre de martyrs. Dans ce crime exceptionnel, l'ordre étatique qui devait protéger les hommes de leurs explosions de violences a fonctionné en démon exterminateur. Cette leçon appartient à tous les humains, pour s'en garantir partout et à l'égard de tous. Les leçons de l'horreur font parti du patrimoine commun de l'humanité. Malgré ce que vous subissez si cruellement et si injustement, je voudrais que nous gardions ensemble cette mémoire. Il serait tout aussi grave et nocif si une division se faisait avec ceux qui le nient et ceux qui se l’accaparent. L'accaparer conduit à en dénier la portée universelle. S'y enfermer est amener à bâtir une vision pathologique du monde où tout être différent est perçu en menace. C'est fournir une victoire posthume aux sauvages nazis.
Amis palestiniens, il m'est venu de vous parler de mon histoire alors qu'initialement je voulais simplement vous faire parvenir un message de courage et d'espoir en l'avenir. Mais que pouvais-je dire de votre situation sans que ce soit une compassion ? Que je suis juif et que j'ai déchiré ce voile jeté dessus ma face par des dirigeants nationalistes. Que j'ai dégagé mes yeux des lunettes du racisme et de la haine et que je vois cette honte qui se répète sans fin. Que je sais qu'à Gaza 1 habitant sur 1 000 a été massacré lors de « plomb durci », que 5 sur 1 000 ont été blessés sans même disposer des moyens de soins suffisants. Je sais que des hommes de plomb, en plus des bombes, vous imposent un blocus jusqu'à la confiture (sans doute faites vous des armes avec), pour écraser votre humanité et faire de vous des asservis.
Amis palestiniens, s'il m'est venu de vous livrer mes sentiments si personnels c'est que je pense à l'avenir. Et dans cet avenir il n'est pas de camp israélien contre palestinien, mais le rassemblement de la justice contre la barbarie. Contre la guerre et la barbarie récurrentes au long de l'histoire, pas à pas les humains ont imaginé de la justice et du droit. Ils ont imaginé qu'il fallait sortir de la politique de la force et de l'oppression pour progresser vers une justice. Ce que vous subissez dans votre chair constitue en plus un déni de deux siècles de difficiles avancées pour la justice. Le quasi silence international, la paralysie de l'ONU par une hyper puissance, jettent à la poubelle l’espérance constructive d'un monde libéré des guerres et ouvrent toutes grandes les portes des haines déchaînées. Que de désastres s'étalent et s'annoncent sous nos yeux dans une insouciance coupable.
Amis palestiniens, l'unité retrouvée qui se dessine entre vous me redonne espoir. L'avancée de la reconnaissance de votre pays dans les frontières intégrales de 67 ouvre une nouvelle porte pour que la paix arrive. Rien n'est sûr, rien n'est gagné, mais nous n'avons d'autre choix que l'optimisme et le devoir de nous engager tous, de toutes nos petites forces pour qu'elles fassent fleuve. Et que demain, demain enfin, le pays de Palestine vive comme tout pays de cette terre, aux côtés d'un pays d’Israël qui aura su se refonder en donnant à tous ses citoyens l'égalité. Et demain, demain, que justice soit faite et que le tribunal soit réuni pour juger de ceux qui ont décidé de ces guerres, libérant les esprits des rages guerrières.
Amis palestiniens, je fais le rêve du jour où nous célébrerons ensemble tout à la fois les états israéliens et palestiniens. Je fais le rêve du jour où nous commémorerons tout à la fois les souffrances juives et palestiniennes. Ensemble, un jour, demain, vite, vite, nous et nos enfants envahirons les rues. Ensemble nous y clamerons notre solidarité. Une solidarité pour un peuple oppressé en un quelconque lieu de la planète. Ensemble, nous serons humains parmi les humains.
Mais en attendant les trombes d'eau qui se sont écrasées contre mes fenêtres, la pluie qui a fait des claquettes sur le bitume, les gouttes qui ont complaisamment tambouriné toute la journée, en attendant tout cela il a fait chaud.
C'est moite, transpirante, rouge et soufflant comme une libellule asthmatique que je suis arrivée à mon rendez-vous vendredi. J'allais retrouver une copine pour boire un verre, mais elle a envoyé la déesse de l'amour.
Accostée sur le trottoir, l'oeil plissé par le soupçon, la moue incrédule et la cigarette coincée entre deux doigts, elle m'a considérée l'air inquisiteur : « C'est toi Angelina ? »
La déesse de l'amour a une bonne descente de Perrier rondelle, des boucles noires, des sourcils noirs et une bouche rose. Pour ma part, j'ai noyé mon chagrin dans la bière en visionnant des cascades de Vittel, des rivières d'Evian, des torrents de Volvic et des volcans de lave balayant ces images naïves.
Evidemment, je lui ai fait part de mes doléances pour ce qui regarde sa spécialisation et la déesse m'a promis d'étudier mon cas. Le lendemain, pour me venger, j'ai fait manger des brocolis à mon amoureux. Au cas où elle m'oublierait, il faut bien prendre les choses en main.
Ce week-end à Saint-Denis, les Alternatifs ont reformé les rangs et investi l'amphi de la Bourse du Travail pour leur université d'été. Le thème en était "Racisme, discriminations, exclusions, héritage colonial : quartiers populaires et « classes dangereuses » dans le collimateur". Personnellement n'étant alternative que par intermittence, je n'ai assisté qu'à la soirée musicale du 10 juillet réunissant la Compagnie Jolie Môme et ZEP sur la même affiche.
Egale à elle-même, la Compagnie Jolie Môme a chanté dans le soleil couchant et fait tournoyer un drapeau rouge démultiplié par les reflets des parois de verre du bâtiment. Des chansons pour rire, pour réfléchir, pour lever le poing, Adieu le 12, Mac Do Mac Strike, Ya Basta, Debout les femmes et l'indéfectible Sans la nommer qui clôt chaque représentation dans l'émotion et qui s'est achevée dans un tonnerre d'applaudissements à l'évocation de Gaza et de la Palestine.
C'est au son des youyous dyonisiens que ZEP a embrayé. Malheureusement, étant occupée à militer avec des ressortissants de l'Oise, j'ai raté le début. Mais comme j'avais déjà assisté au concert au début de la tournée, déjà à Saint-Denis, à la Belle Etoile, j'ai pu apprécier combien Saïdou, Alee et leurs comparses se sont installés dans leurs rôles respectifs. Après plusieurs dates sur les routes de France, plus détendus, ils avaient l'air sincèrement heureux de jouer, de partager avec un public amoureux et acquis à leur cause.
Deux membres du groupe de rap palestinien Gaza Team étaient présents. Membres à part entière de ZEP, puisqu'ils ont participé à l'album, ils sont venus interpréter Inscris : Je Suis Arabe, le poème de Mahmoud Darwich qui figure sur Nique La France. Le texte, récité alternativement en français par Saïdou et en arabe par Gaza Team, claque dans le silence. Les mots résonnent, graves, sombres, posés. Les mots touchent plus sûrement que les pierres lorsqu'ils sont entendus, car ils sont repris et répétés, traduits et voyagent sans que personne ne puisse les arrêter. Ce soir, nous avons tous écouté.
Gaza Team est revenu faire un jam sur Heureusement Qu'il y a La Famille avant que le concert ne s'achève sur un Nique La France (N.L.F) plus hilare que rageur.
Quelques jours plus tard, on apprenait que le projet de loi sur l'interdiction du port du voile intégral dans les lieux publics avait été adopté par l'Assemblée Nationale. C'est peut-être l'effet du vertige, mais j'ai l'impression que ces mois et ces mois de débat sur l'identité nationale trouvent enfin leur aboutissement, leur justification dans cet acte politique. Un vote intervenant symboliquement (?) à la veille de la fête nationale qui, comme nous le savons, cette année a redoré le blason des grands dictateurs de la Françafique. Une successions de phénomènes et de symboles qui semble n'offrir qu'une seule lecture possible : aujourd'hui la société est confisquée à ses citoyens.
Colère, je n'ai que ce mot à la bouche, après avoir appris ce qui s'est passé dans la nuit, au grand large de la bande de Gaza. Ce qui aurait dû être une tentative avortée de plus pour crever le blocus, pour interpeler la communauté internationale sur le sort d'un million et demi de personnes qui survivent au lieu de vivre, est devenu en une nuit et une journée une image rouge sang, un symbole, un Exodus à l'envers disent aujourd'hui les commentateurs.
Hier la colère. Aujourd'hui la colère et la consternation.
Ne soyons pas naïfs, ne faisons pas semblant de ne pas savoir que, peut-être plus encore que la Marche pour Gaza en janvier 2010, cette opération était un défi lancé aux autorités militaires israéliennes. Fidèles à leur credo, ne jamais céder un pouce de volonté devant l'ennemi, elles ont enclenché la phase dite d'auto-défense, à savoir l'attaque.
Que cela se soit passé dans les eaux internationales, avec la brutalité que l'ont sait, en direction de civils parmi lesquels, des militants pro-palestiniens c'est un fait, mais aussi des humanitaires, des politiques, des intellectuels, visait, à mon sens, à dire une chose au monde : « Ne vous mêlez-pas de cette affaire ! » ou en d'autres termes, non à l'ingérence sous toutes ses formes.
Jusqu'à présent, on peut dire que l'immobilisme le plus absolu a été scrupuleusement respecté par la communauté internationale qui a pris acte de ce blocus totalement illégal.
Informés de la progression de la flottille de la liberté vers Gaza, les gouvernements du monde l'étaient tous. S'en sont-ils émus, se sont-ils inquiétés pour la sécurité de leurs ressortissants respectifs ? Ont-ils, en prévention, lancé des appels au calme en direction d'Israël ? Ont-ils protégé leurs concitoyens ?
Depuis Rachel Corrie, jeune militante américaine pour la paix, qui avait voulu empêcher un bulldozer de détruire une maison à Rafah en se tenant debout devant, depuis sa mort, nous savons que la nationalité américaine, française ou turque ne protège personne de la logique de guerre de l'armée israélienne, et que rien ne saurait protéger les corps des militants contre sa furie. Ironie d'ailleurs de savoir que l'un des bateaux faisant partie de la flottille de la liberté portait le nom de Rachel Corrie.
Impossible de croire que des commandos supposés entraînés au combat, à la riposte et à l'embuscade aient été surpris par la violence des militants assaillis. Vue d'ici, cette opération ressemble à une mission des Pieds Nickelés.
Tout le monde note aujourd'hui la logique infernale dans laquelle est enfermé le gouvernement israélien. La menace provoque la réplique immédiate. Hier, juste après les faits, le journaliste américano-israélien Bradley Burston écrivait sur son blog: « Une guerre dit à un peuple de terribles vérités sur lui-même. Voilà pourquoi il est si difficile de les entendre. (...) Nous ne défendons plus Israël. Nous défendons le blocus qui est en train de devenir le Vietnam d'Israël. » Et d'expliquer plus loin cette logique infernale : « Ils (le Hamas et l'Iran) savent, comme le disait la chanson sur la guerre du Liban ("Lo Yachol La'atzor Et Zeh") que, incapables de nous voir avec lucidité, nous ne sommes plus capables de nous arrêter. »
Personnellement, j'attends que cette logique prenne fin.