Affichage des articles dont le libellé est sans papier. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est sans papier. Afficher tous les articles

mardi 22 mars 2011

N’être

Amel est une jeune mère de famille, elle élève avec son mari deux charmantes petites filles. Lui travaille comme ouvrier, elle reste à la maison pour s'occuper du dernier né de trois mois. Leur séjour en France est totalement légal : ils disposent d'une carte de séjours de dix ans. A la cité des Francs-Moisins, à Saint-Denis, où ils habitent, tout cela est relativement habituel, du moins on pourrait le croire, car cette famille vit en fait un cauchemar : leur nourrisson est un « touriste de passage pour 3 mois ».

Amel est enceinte de sept mois quand elle doit partir en urgence en Algérie au chevet de sa mère gravement malade. Elle ne sait pas que ce voyage la conduira dans un monde kafkaïen. Elle accouche prématurément en Algérie à sept mois. Après cet épisode difficile à vivre, elle a hâte de rentrer auprès de sa famille. Hélas, la loi française ne le permet pas. Son enfant étant né à l'étranger, elle ne peut le ramener directement. Elle doit attendre un visa provisoire pour l'enfant, si elle veut revoir ses filles. Sinon, elle doit entamer une procédure de rapprochement familial. Amel s'effondre. Elle vit une dépression. Il faut absolument rentrer. Son mari et ses enfants lui manquent. Elle choisit le visa. Le retour à la maison ne résout pas le problème, loin s'en faut : une cascade de difficultés l'attend. La préfecture lui signifie qu'au terme du visa, elle doit retourner en Algérie et demander pour l'enfant le regroupement familial, ce qui peut prendre beaucoup de temps. En France, le bébé n'a aucun droit, même pas celui d'être rattaché à la Sécurité sociale de son papa, puisqu'il y est en séjour provisoire.

C'est cette situation qu'Amel me raconte un soir de janvier, quand elle m'amène le bébé qui a de la fièvre. Je le soigne et, bien forcé par la situation, je rédige l'ordonnance au nom de sa grande sœur en espérant que le pharmacien ne tiquera pas trop sur la posologie inadaptée.

Et je m'indigne ! Comment cela est-il possible ? Cet enfant a un papa qui travaille, qui cotise à la Sécurité sociale, qui a des droits. Je me renseigne auprès des personnes connaissant mieux que moi ces situations : eh bien, non, cet enfant n'a pas de droit, car il a eu le tort de naître où il ne fallait pas. Nous faisons le « forcing » à la CPAM du 93 pour procurer une couverture sociale à ce bébé car, si par malheur il devait être hospitalisé, le coût serait rédhibitoire. Il faut du temps et de la pugnacité, mais heureusement, nous y arrivons, car aujourd'hui, l'enfant est hospitalisé pour une infection des voies respiratoires. Mais cela ne change pas la situation du bébé qui va bientôt être clandestin, puisque tout le monde conseille à Amel, même les institutions sociales, de ne pas retourner en Algérie.

De toute façon l'état psychologique d'Amel ne le permet pas, état psychologique encore plus aggravé par la décision de la Caisse d'Allocation Familiale, qui demande le remboursement de la prime de naissance (eh oui, il y a là suspicion de fraude !) et qui, pour être certaine d'être remboursée, supprime le versement des autres prestations. Nous supposons que, comme d'habitude, quand il y a un problème déclaratif ou autre, la CAF suspend tout les allocations, fait son enquête, et prend sa décision. On remarquera qu'habituellement, en vertu des principes constitutionnels, il faut d'abord faire l'instruction avant de prononcer le jugement, mais pour la CAF, les principes constitutionnels sont accessoires ! Outre que la suppression arbitraire des prestations auxquelles elle a droit enfonce un peu plus cette famille dans la précarité, la violence institutionnelle qu’elle traduit projette Amel et les siens dans l’incompréhension et la détresse.

Comment en est-on arrivé là ? Dans quel monde vivons-nous, pour fabriquer des bébés clandestins ? Quelle faute Amel a-t-elle commise pour être autant punie ?

Je voudrais connaître celle ou celui qui au consulat de France a refusé de délivrer les papiers à cette jeune mère de famille. Il ou elle a appliqué la loi, me dira-t-on. Quelle loi ? Celle qui est écrite sur le fronton de son bâtiment : liberté, égalité, fraternité ou celle d'un Etat français redevenu ouvertement xénophobe. Je voudrais comprendre ce qui se passe dans la tête de tous ces acteurs de la préfecture qui, au nom de la France, perdent leur humanité. Les lois et les règlements ne cessent de brimer les étrangers. La France a-t-elle si peur qu’elle doive craindre la venue sur son territoire d'un nourrisson de trois mois ? Voit-elle en lui un possible perturbateur de l'ordre public ?

Comment peut on oublier à ce point les missions et les valeurs de la protection sociale, pour que la CAF se conduise de cette manière, est-ce le poison de la suspicion face à la fraude qui provoque ce comportement d'exclusion ?

Que puis-je dire à cette famille ? Que ce monde est devenu fou, de cette folie qui conduit à ne plus savoir faire la part des choses. Que la loi fixe les conditions de la vie en société, mais qu'elle n'est jamais à l'abri de devenir stupide et ignoble dans son application. Que la citoyenneté que les hommes et les femmes politiques prétendent défendre n'existe pas pour un bébé né de parents maghrébins.

La loi que nous allons appliquer pour cet enfant, c'est la loi de la cité, celle qui est faite de solidarité, de soutien, d'amour et de fraternité. Et nous allons nous mobiliser pour rendre à ce bébé ses droits, pour que son arrivée dans la vie ne soit pas à jamais marquée par la culpabilité d'être né où il ne fallait pas.

Docteur Didier Ménard
Médecin généraliste à la cité des Francs-Moisins à Saint-Denis


Communiqué de presse du 17 mars 2011

Par la diffusion de ce témoignage, le Syndicat de la Médecine Générale soutient ouvertement l’initiative d’un de ses membres, le Dr Didier Ménard.



in: In the mood for anger

mardi 22 juin 2010

Les papiers n'effacent pas les souvenirs from Minui

DR




L'histoire que je vais raconter est une fiction. C'est une histoire que j'ai écrite mais de nombreux enfants vivent cette histoire. Et ça se passe dans notre pays.

Avec papa et maman, nous sommes arrivés dans une nouvelle ville. Depuis notre arrivée, nous passons des journées à marcher, à attendre, à faire la queue. Nous attendons des heures. Je ne comprends pas pourquoi c'est si long. Il y a beaucoup de monde. Nous arrivons tôt, le soleil vient à peine de se lever. Je vais parmi les familles qui font la queue dans cette file immense, où les enfants parfois attendent assis par terre tandis que leurs mamans allaitent ou simplement portent le petit nouveau ou la petite nouvelle ; d'autres tendent le cou pour essayer de voir au-dessus des gens pourquoi ça tarde autant. Il y a des gens de toutes les couleurs. Mais personne ne parle la même langue. Lorsque je demande à maman ce qu'une personne a dit, elle me répond qu'elle ne sait pas. Parfois elle invente une histoire pour me distraire.

Je suis sage, mes parents m'ont bien dit de ne jamais me séparer de ma maman. Sinon un monstre va venir m'emporter et je ne reverrai jamais papa et maman. Je ne lâche jamais la main de maman. Parfois elle me porte dans ses bras quand je suis fatigué. Je suis souvent fatigué parce qu'on doit toujours être prêt à partir, parfois en pleine nuit. Nous vivons dans une petite chambre. Avant nous étions avec d'autres personnes, des gens qui sont aussi arrivés comme nous dans ce pays nouveau. Mais je préfère maintenant, vivre dans notre propre chambre, plus calme et je ne suis pas obligé d'être gardé par une fille qui vivait dans cette même chambre. Elle était bizarre et je n'aimais pas quand elle fumait la cigarette. Elle passait ses journées au téléphone parfois elle riait, mais souvent elle criait. J'avais très peur d'elle.

Je ne sais pas depuis combien de temps nous attendons dans cette file d'attente où on avance petit à petit. Je vois la rue à travers ces barreaux de métal. Les jambes des grandes personnes qui avancent petit à petit. Parfois maman me porte pour me donner un câlin. Petit à petit, je vois la porte d'entrée. Il y a des personnes qui font entrer petit à petit les gens qui attendent. Une fois qu'on est entré, une dame nous pose des questions. Elle a demande à mon père la raison de notre visite. Mon père explique tant bien que mal qu'il demande le statut de réfugié. Nous finissons dans un bureau où une autre dame remplit un dossier. Elle pose des tas de questions sur nous, notre famille ; comment nous sommes arrivés en France. Elle explique ensuite la procédure qu'elle va engager pour qu'on puisse obtenir des "papiers". La dame du bureau nous explique aussi qu'il faut que nous soyons discrets, que nous ne parlions à personne de notre situation, même dans notre communauté. Elle me demande enfin si j'ai bien compris et me dit que c'est comme un jeu qu'il faudra absolument gagner. "Papiers", C'est un mot que j'entends souvent. Apparemment c'était très important. C'est pourquoi nous avons passé autant de temps. Une fois qu'on est sorti de là, je demande à papa: "C'est fini ?" Il me sourit, me dit "bientôt".

Sur le chemin du retour, papa nous quitte en nous disant d'attendre à la maison. Il est déjà en retard pour travailler. Il fait des travaux, parfois je le vois rentrer très tard, couvert de poussière. Il me dit souvent qu'un jour il nous construira notre maison. Maman et papa s'embrassent puis maman me prend dans ses bras pour faire un bisou à papa. Tout d'un coup, il se fige. Il dit à ma mère de rentrer vite. Il nous accompagne dans les souterrains du métro. Ils se mettent à courir vite et s'engouffrent rapidement dans une rame de transport. Tandis qu'ils soufflent, ils me disent "Tout va bien". Je pense que c'était encore la police. Il faut qu'on fasse attention, sinon nous nous ferons attraper. Nous changeons de rame tandis que papa continue sa route. Une fois à la maison, maman prend son livre où elle apprend le Français. Parfois elle répète des phrases et m'apprend quelques mots en chanson qu'on entend à la télévision. Je joue avec une poupée Bob l'éponge que j'ai eue au MacDo. Maman me dit de ne pas trop regarder la télévision, parce que je devrai un jour retourner à l'école. Avant j'allais à l'école. Ça me manque, j'avais des amis. Mais mes parents m'ont dit que je retournerai à l'école quand on aura les papiers. A l'école, un jour, des policiers sont venus attendre les parents de Mamadou, un copain et on ne les a plus revus, ils étaient rentrés dans leurs pays. Moi, ce jour là, j'étais malade et mes parents sont passés me chercher un peu plus tard. Ils avaient eu très peur.

Nous passons la journée dans la chambre en ce moment à attendre le retour de papa. Maman ne veut pas me laisser tout seul ou me confier à une autre tante. Parfois nous allons jouer dans le parc. Je rencontre d'autres enfants. Un jour, une fillette s'est approchée pour jouer avec moi. Mais la maman de celle-ci me voyant est venue la prendre dans ses bras. Elle avait une expression me regardant, je l'ai entendue dire à sa fille, "Ne t'approche pas de ces gens là !". La petite fille pleurait. Moi j'étais triste, je ne savais pas ce que j'avais fait de mal. Ma maman m'a pris dans ses bras et m'a dit "On va rentrer, il ne faut pas être triste pour ça. Ça n'en vaut pas la peine." Mais je pleurais. Et j'ai pleuré tout au long du chemin jusqu'à la chambre. Maman me séchait les larmes me disait qu'étant un petit garçon je ne devais pas pleurer. Elle m'a dit aussi que je devais être fort pour ma maman quand papa n'était pas là. J'ai fini par m'endormir sur ses genoux pendant qu'elle me lisait une histoire.

On est en fin de journée. Soudain, on entend du bruit dans le couloir, des bruits de pas. Je m'éveille de mon sommeil tandis que maman se lève. Elle part voir ce qui se passe dans le couloir. Elle regarde rapidement dans le judas puis elle se précipite voir par la fenêtre. Je me dirige vers la fenêtre. Je vois des voitures et des camions de police, des policiers devant l'immeuble. Maman prend son téléphone pour appeler papa tandis qu'elle m'ordonne de venir auprès d'elle. Elle me dit de ne surtout pas faire de bruit. On doit faire comme si on n'était pas là, ne pas parler, rester dans le silence. Papa est sur répondeur. Je sursaute lorsque j'entends qu'on tambourine à une porte. "Police ouvrez !" Maman me couvre les oreilles, je la serre fort dans mes bras. Nous sommes pelotonnés près du lit dans le noir, l'un contre l'autre. Une porte s'ouvre avec fracas. Je sens les larmes de maman couler sur le haut de mon front. Nous entendons les cris, des bruits de lutte et de chutes. Ça dure longtemps, assez longtemps pour que j'oublie que la nuit est tombée. Nous sommes dans le noir. Puis le téléphone sonne. C'est papa, il rentre en nous demandant si tout va bien ? Maman dit un petit "oui, revient vite".

Ce texte est dédié à ceux qui se réfugient derrière l'insécurité pour des lois dont la forme, le fond mais surtout l'application sont de plus en plus indignes de l'être humain. Nous prônons ces valeurs de liberté, d'égalité, et de fraternité mais la plupart de ceux qui arrivent et qui sont arrivés ont grandi avec des morceaux d'histoire comme celle-ci. Et nous aurions des leçons d'humanité à donner...



Le blog de Minui




in: La part du fabulateur

mardi 25 mai 2010

La longue marche des Sans Papiers

Il ne leur reste qu'une semaine à marcher avant d'atteindre le but qu'ils se sont fixés.

Le 1er mai 2010, ils sont partis de la Place de la Nation à Paris.

Au programme 30 jours de marche et 1 040 km dont 659 à pied.

Dimanche 30 mai, ils atteindront Nice où ils entendent interpeler les chefs d'Etat africains venus fêter le cinquantième anniversaire des indépendances des anciennes colonies françaises.

Sous l'égide de l'autoproclamé "Ministère de la régularisation de tous les sans papiers", 80 travailleurs sans papiers entourés d'une vingtaine de journalistes, infirmiers..., marchent.

Lorsqu'ils construisent nos immeubles, nettoient nos bureaux ou gardent nos parkings, nous ne les remarquons pas. Lorsqu'ils s'installent sur un bout de trottoir, avec tentes et bagages, nous ne les entendons pas. Lorsqu'ils se mettent en grève, nous tournons la tête.

Marcher pour devenir visible.

En souscrivant aux Accords de réadmission, qui visent à faciliter le retour dans leur pays des immigrés clandestins, de nombreux Etats africains collaborent, sans état d'âme, à la politique de la répression. Une politique d'autant plus absurde qu'elle s'applique en dépit des besoins et de la réalité du marché du travail en France.

Cette marche est une demande de régularisation par le travail. Comme le clame le film du collectif des cinéastes pour les sans-papiers : ils bossent ici, ils vivent ici, ils restent ici.

Des comités de soutien constitués dans chaque ville-étape accueillent les marcheurs. Autant de haltes qui sont prétextes à des débats, concerts et happenings en tous genres. Des collectes sont organisées pour la nourriture, les municipalités ont été sollicitées pour l'hébergement. Toutes n'ont pas répondu favorablement.

Le Ministère de la régularisation de tous les sans papiers publie régulièrement, sur son site, des carnets de marche. Voici celui ,à mi-voyage, qui a fait étape à Lyon.







in : In the mood for anger

vendredi 30 avril 2010

La fête du travail

Demain 1er mai partira la Marche des Sans-Papiers de la Place de la Nation. Elle durera 30 jours et s'arrêtera à Nice où se réunissent plusieurs chefs d'Etats africains dans le cadre du cinquantième anniversaire des indépendances des pays africains. Ce sont eux que les Sans-Papiers vont aller interpeler les 31 mai et 1er juin 2010 pour qu'ils cessent de collaborer avec la politique de chasse au migrant du gouvernement français.

Les propositions du Ministère de Monsieur Eric Besson en matière de régularisation sont intenables et injustes. Le cas par cas ne peut fonctionner dans une situation qui requiert des critères précis, un cadre strict pour faire appliquer sereinement les droits de l'Homme. Or, ces 80 Sans-Papiers qui marcheront 659 km sur les 1040 qui séparent Paris de Nice, réclament d'être régularisés par le travail.

Le samedi 17 avril, la Compagnie Jolie Môme est venue chanter en soutien aux Sans-Papiers de l'Agence Manpower du boulevard Rouget-de-Lisle à Montreuil. Ils sont en grève depuis le 18 novembre 2009 et occupent l'Agence qui les emploie et les exploite.





Pour plus de précisions, lire l'interview des Sans-Papiers en grève à Montreuil.




in : In the mood for anger