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dimanche 5 juin 2011

Les siens from Grégory H.

Les seins. Avant d'être gros, petits, lourds ou durs, ils sont bandants ou pas. Ceux-là le sont. C'est leur fonction, ils le disent. Sortis du tissu, ils se jettent à l'assaut de l'autre : ronds, fiers, volumineux et légers. Parfaitement détachés du corps maigre, ils sont parcourus par les ruisseaux rouges de la vie qui tranchent sur la blancheur innocente.

A leur extrémité, un rond de cuir lustré, café flamboyant, domine sans modestie, affiche son désir. Sa taille est idéale, ni grain de sable, ni nénuphar. Sa couleur foncée et chaude est rare, unique. Indépendants l'un de l'autre malgré leur gémellité, ils voyagent au gré de la main. Le sillon qui les sépare laisse apparaître la matière osseuse qui valorise les deux sphères cotonneuses. Alléluia.



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in: The closer I get

jeudi 17 février 2011

Boucherie, charcuterie, volailles. Chez F. Pimporeau, Biyuls-sur-Aisne from Grégory H

© boklm

Il s'abat dans un bruit sec cadencé, découpant les chairs et les os inanimés pour les rendre présentables et comestibles. Puis saturé de sang après avoir attendu patiemment dans son étrier l'occasion de se souiller, il regagne son encoche, arrogant, comme fier du désir assouvi. Lui, le hachoir, fait du même métal argenté que les esses et la lourde balance à aiguille posée en évidence sur le comptoir, est le symbole de l'endroit : ces boucheries datées d'une autre époque parce que conservées à l'identique depuis peut-être un demi-siècle, dont le numéro de téléphone inscrit sur le store extérieur en toile est irréel : un, deux, trois, j'irai dans les foies. Les coeurs et les côtes aussi.

L'éclairage est encore un vieux néon qui confère au lieu son décalage temporel. Bouquet de fleurs rouge sang dans la vitrine, tabliers blancs suspendus aux murs, deux énormes portes de frigo marron : autant de signes incontournables des métiers de sang. Chez F. Pimporeau, on ne cache rien. Paillasse blanchie par les incessants récurages, viande flamboyante rangée militairement, aucun désordre dans la boutique. Ici pas de mouche, surtout pas de sciure, pas de sang superflu. Une vie consacrée à l'assiette du client. 

Madame Pimporeau, car il  n'est pas concevable que ce ne soit madame Pimporeau, est à la caisse. Même attitude de rigueur, même austérité, même tenue bien mise dont le tablier, à petits carreaux bleus celui-là, est l'apparat suprême. On ne peut imaginer ne pas être accueilli par toutes les formules de politesse du commerce, on pense déjà connaître ce couple qu'on devine sans fantaisie et sans dialogue. Dans la vitrine, aux premières loges, deux demi-gigots d'agneau, identiques au point de rappeler le jeu des sept erreurs, offrent leur croupion et leurs cuisses aux passants, soumis, pattes écartées, dans la position exacte dite de la levrette. Ne leur manquent que bas résilles et talons. Aurait-on mal évalué le couple qui devient, de fait, sympathique ?

Grégory H
in: La part du fabulateur

mercredi 1 décembre 2010

Whisky et bas de soie from Grégory H



Trois étages les séparaient. Une trentaine d'années également. Le couple est locataire au troisième étage et a la trentaine. Le propriétaire, au sixième, avait la soixantaine. L'immeuble est sans histoires. Jusqu'au 10 mars 19... Ce jour-là, les époux Piéron ont monté les trois étages qui les séparent de Monsieur Tanvori. Pour fêter soit-disant le retour à l'emploi de Michèle et payer comme chaque mois le loyer. Depuis deux ans, le règlement se fait ainsi sans histoire malgré les ressources modestes de Jean-Paul et de sa femme. Mais cette fois-ci, ils sont venus pour l'apéritif avec deux bouteilles de whisky. De quoi alerter Donatien, mais celui-ci n'est pas méfiant. Pas plus qu'il ne l'a été quand Jean-Paul a accepté de l'accompagner à la banque et l'a vu retirer la somme rondelette de 40 000 francs, la veille. Il n'a pas fait le lien entre les deux événements, et pourtant c'est la véritable raison de la visite du couple.
 L'autopsie a révélé l'absorption d'un demi-litre de whisky. Ceux qui ont connu Donatien, et notamment sa fille présente au tribunal, ne peuvent croire qu'il ait bu de son propre chef cette quantité d'alcool. Jean-Paul a prétendu que Donatien souhaitait s'amuser ce soir-là. La cour a insisté sur la tenue vestimentaire de Michèle et sur le rôle de séduction qu'elle a joué. Il y aurait même eu selon certains témoins une relation ente la locataire et son bailleur. Les rencontres dans l'appartement de Donatien étaient régulières, et Jean-Paul l'aurait appris. L'enquête de police a permis de retrouver une partie de la somme dans des sous-vêtements féminins, qui après enquête sont ceux de Michèle. « Salope » a crié son mari au cours de l'audience.

La suite n'a été qu'un enchaînement de contradictions et d'injures entre les conjoints, chacun accusant l'autre d'avoir eu l'idée de la visite. Jean-Paul n'a pas su convaincre les membres du jury. Probablement à cause de son goût immodéré pour la boisson d'Outre-Manche, bien connu des voisins, et que n'affectionne pas Michèle. Verdict : quinze ans fermes pour Michèle et vingt pour Jean-Paul. L'usage de lingerie féminine comme bas-de-laine n'est jamais innocent.

Grégory H



in: La part du fabulateur

mardi 15 juin 2010

La Gauche et Nous… et aussi Uzès et Edgar Morin from Grégory H





Difficile de ne pas être d’accord avec l’idée que nous sommes actuellement dans une phase régressive de notre histoire, comme le dit Edgar Morin.

Partant de cette idée, on peut lire aujourd’hui toutes sortes de commentaires et d’analyses sur les causes de cette régression sociale et sociétale et les propositions pour en sortir. On voudrait voir frémir un vent nouveau, il se fait attendre.

Heidegger évoquait déjà l’idée que depuis la révolution industrielle, le libéralisme transforme l’individu en un couple producteur /consommateur au détriment de l’être.

La Gauche depuis lors s’est surtout évertuée à diminuer les effets néfastes du capitalisme grandissant sur les couches sociales ne détenant pas le capital. Son action pendant les trente glorieuses, sous des régimes de Droite, a été moins déterminante, du fait d’un certain équilibre entre le travail, le revenu du travail, et l’accès à la consommation du confort et du loisir pour le plus grand nombre.

Si l’on situe la fin de cette période dite prospère à 1973, nous pouvons émettre l’idée que nous serons bientôt à notre quatrième décennie de crise, une crise qui a connu des pics et des creux, et qui n’a jamais été aussi forte que ces dernières années et particulièrement dans l’instant présent.

Encore faudrait-il s’entendre sur le contenu de cette crise qui n’est pas forcément une crise économique subie à en voir les résultats des sociétés et les revenus du patrimoine pendant ces 40 années. Une crise politique ?



L’individu est désormais un producteur duquel on exige toujours plus, un consommateur qu’on sollicite par tous les moyens y compris les moins légaux et les plus amoraux. La technique et la science, qui nous ont été « vendues » comme notre progrès commun se révèle également être à l’origine de notre désoeuvrement, écologique, social, économique.

Les mouvements de Gauche, qui ont à juste titre dénoncé les dérives des politiques libérales et capitalistes, ne sont pas capables aujourd’hui de nous proposer un modèle de société, ou, encore selon les termes du même Edgar Morin, l’élaboration d’une Voie. On cherche en vain les idées, l’utopie réaliste, le lien avec la population.

De fait, ils se sont malheureusement éloignés à tel point de la population de gauche que finalement ce peuple de gauche semble avoir disparu.

Quel représentant politique ou élu dit progressiste accepterait en effet de fournir un travail mensuel pour un salaire de 1 100 € net mensuel, qui est le salaire médian des employés non-cadres, et le salaire de la plupart des employés à plein temps du Gard et d’ailleurs ? Quelle réponse apportent-ils à cette question ? Nous disent ils « il n’est pas possible de construire une société dans laquelle le fruit du travail permette une vie décente pour le plus grand nombre, voire pour tous » ou encore « oui, cela est possible » et dans ce cas quelles sont leurs propositions ?

Au-delà des quelques pistes de bon sens de quelques penseurs, dont Edgar Morin, qui nous suggère une Voie qui permette d’associer la progressivité du réformisme et la radicalité de la révolution, on peut se demander quand l’action prendra le pas sur l’intention. Des initiatives indépendantes permettent d’apporter des débuts de solutions locales, mais restent isolées les unes des autres. L’économie sociale et solidaire (ESS) se développe et pourtant ne s’affranchit pas des schémas de l’économie libérale, proposant le plus souvent comme chez les institutionnels des salaires faibles pour des qualifications élevées, qui ne valorisent pas la ressource humaine et préfère utiliser les budgets disponibles dans des postes comme la communication, les frais de représentation, et tant d’autres dépenses dont la valeur ajoutée n’est pas démontrée. Pendant ce temps, la précarisation du travail s’accroît. Et le pouvoir d’achat, quels que soient les chiffres qu’on nous vendent, diminue pour la plupart des salariés et sans emploi. L’augmentation du nombre de personnes vivant en deçà du seuil de pauvreté en atteste.



Il serait peut être alors préférable d’envisager une politique « d’expérimentations de proximité », faisant appel aux projets réellement innovants issus notamment de la société civile et permettant de développer des micro-modèles qui auront fait leur preuve, en matière d’insertion et d’emploi notamment. L’Uzège, dont fait partie Uzès, microcosme social et économique, réunit à lui tout seul les caractéristiques de cette régression et est un miroir du contexte national. Ici aussi on voudrait voir frémir un vent nouveau, il se fait attendre, sans qu’aucun début de solution ne nous parvienne.


Grégory H





in: La part du fabulateur

mardi 6 avril 2010

Cour from Grégory H

Photo oNico®'s



Il est tard. Peut-être deux heures du matin. La rue est calme. Les petits immeubles qui se succèdent ne laissent plus apparaître aucune effervescence. Sur le clavier incrusté dans le mur, à côté de la porte, Nicolas Bauer enfonce les quatre touches situées à droite, de haut en bas : 3, 6,9, B. Le sésame d'une entrée sur dix. Dès la deuxième tentative, la théorie se vérifie. La frêle porte en bois, vitrée, s'ouvre sur un corridor exigu, sombre et dont la simplicité traduit la modestie du lieu que Bauer découvre. Vite familiarisé à l'obscurité, il jette un oeil à la dizaine de boîtes aux lettres rangées à sa droite. Leur métal réfléchit la lumière du dehors et des vies se mettent alors en avant : Wolczak Suzanne, Abron Martine, Heroso Henri, Houcine Bensaïd, Guizand Paul, Ravier Feguereido Luciano, Petitot Juliette et Speed Express. De lugubre, l'endroit devient hospitalier. Les trois autres bouches à papier sont muettes, anonymes. Longeant le petit couloir, l'intrus aperçoit sur le côté l'étroit escalier en colimaçon dont les marches en bois ont été sculptées par des années de va et vient. Mais son objectif, c'est la porte du fond. Elle donne sur une minuscule courette éclairée indécemment par une pleine lune. L'endroit sent le bois humide, le moisi, les caves ne doivent pas être loin. Trois gendarmes vert, bleu et jaune se dressent à quelques mètres. L'un pour le verre, l'autre les emballages, le troisième les restes de repas et autres déchets. Tout ici est parfaitement entretenu malgré la pauvreté ambiante. Encerclé de près par les immeubles froids qui bordent la cour, Bauer est rassuré par les deux petites maisonnettes, studios probables, qui s'intercalent entre lui et ses agresseurs. Sous ses pieds, le pavé est chaotique et fait mal. Sur sa gauche, à l'angle de l'une des deux habitations, un recoin à l'abri des regards possibles et de l'astre nocturne. Sous la fenêtre, juste un pot de géraniums entretenus. Il veut y voir un signe d'espoir, le pousse et s'installe. Pour sa première nuit dehors, il pense qu'il a de la chance.



in : La part du fabulateur